Pourquoi ne pas travailler gratuitement ?

Bien que cette question semble anodine, pour ne pas dire absurde, vous seriez extrêmement surpris par le nombre de personnes qui me demandent de travailler gratuitement pour eux, ou au moins pour utiliser mes photos gratuitement. Ce sujet est probablement la première source de frustration chez les photographes, mais aussi chez les autres métiers créatifs et je pense que c’est en partie notre responsabilité d’éduquer le public à ce sujet.

 

La photographie, ce n’est pas gratuit


Tout d’abord, commençons par le commencement, la photographie n’est pas le hobby le plus abordable du monde. Alors oui, il est possible de s’en sortir pour pas beaucoup d’argent, mais généralement quand on demande à quelqu’un ses services, il y a de fortes chances que cela soit un passionné qui a dépensé quelques centaines voir milliers de dollars/euros dans son équipement. Dans mon cas, si on ne parle uniquement de matériel photographique, j’en suis facile à 6000 $ CAN. Je ne compte pas mon ordinateur, l’écran 24 » calibré, les frais pour mon site internet, mon blog, mes disques durs pour les sauvegardes, ainsi que mon temps passé et argent dépensé pour m’éduquer afin de m’améliorer. J’ai d’ailleurs faits mes chiffres pour 2017, j’estime dépenser au moins 3 000$ pour les assurances, les frais de serveurs, le matériel (achat et location), les voyages, les formations etc.

 

Pour vous donner une idée

 

J’aimerais vous donner quelques exemples des frais impliqués pour la prise de photos suivantes. Alors oui, je sais que je ne prends pas qu’une seule photo avec ce matériel, mais les valeurs que je vous donne sont plus une idée pour vous parler des moyens investis en amont pour réaliser les images.

Prenons par exemple cette photo prise au Népal

 

 

Cette photo a été faite dans la région des Annapurnas lors d’un trek pour me rendre au camp de base du mont Annapurna Sud. Voilà les frais impliqués :

– Billet d’avion : 1000 $
– Permis pour le parc : 20 $
– Dépense pendant la semaine du trek : 150 $
– Canon 5d Mark II : 1500 $*
– Canon 16-35mm f/2.8 : 1000 $*
– Filtres Lee : 500 $
– Trépied Feisol carbon + tête Sirui : 700 $

*Matériel acheté d’occasion, je donne le prix au moment de l’achat. 

Ce qui nous donne un total de 4870 $. Comprenez bien que je n’essayerais jamais de vendre cette photo à 4670 $, mais qu’il n’est pas non plus réaliste de la demander à 0 $.

 

 

Un autre exemple cette photo prise en Islande

 

 

– Billet d’avion : 250 $
– Location de la voiture : 600 $
– Fujfilm XT-1 : 1500 $*
– Fujinon 23mm F/2WR : 500 $
– Filtres Lee : 500 $
– Trépied Feisol carbon + tête Sirui : 700 $

Le total s’élève cette fois-ci à 4050 $. Je ne compte pas les 2000 $ de perte du premier jour du voyage.

 

Enfin petit bonus : la photo que l’on me vole le plus

 

 

Cette photo a été volée tellement de fois, avec ou sans crédit (deux fois par le charmant MTLblog !), que j’ai hésité à la mettre sur ce texte. Je l’ai supprimée de 500px et instagram tellement cela devenait irritant. Ce qui m’énerve encore plus est qu’elle n’est même pas si bonne que cela. Ce qui la rend spéciale est que je me suis levé à 6 h du matin et me suis rendu dehors alors qu’il faisait -40 C dehors. Le matériel ici est beaucoup plus modeste que les deux photos précédentes : canon 450D + 18-55mm de base et un trépied Manfrotto (ce qui monte quand même à 600 $).

Bien que les personnes pensent être flatteuses en nous demandant nos services (puisqu’ils aiment notre travail), c’est franchement plus insultant qu’autre chose que de nous demander de faire ça gratuitement. C’est comme si j’arrivais à ma pizzeria préférée et leur demander une pizza gratuite tout simplement parce que je la trouve bonne.

 

Le paradoxe

Il y a par ailleurs un énorme paradoxe que j’ai constaté dans cette situation, et que beaucoup de personnes de différents milieux créatifs ont confirmé.

Les personnes nous demandant de travailler gratuitement vont souvent être celles qui seront les plus difficiles.

Et ne vous inquiétez pas que ceux qui payent proportionnellement le moins vont aussi avoir des attentes plus élevées que les clients qui rémunèrent le mieux. Ça va se traduire par des sessions de photos plus longues, un nombre d’images beaucoup plus important à fournir, un post-traitement plus poussé, des délais plus courts et même des fois, un service au client très poussé (du style envoyer des photos à chacune des personnes prises lors de l’évènement).

J’ai rencontré souvent ce type de client à mon ancien emploi de serveur. Ceux qui nous demandaient de rester ouvert pour eux 30 minutes de plus ne donnaient jamais de pourboire et ne faisaient jamais preuve de reconnaissance non plus. Comme disait un ami, c’est souvent un package. 

 

Ne parlons pas des risques que je fais prendre à mon matériel dans certains cas.

 

Quand travailler gratuitement

Bien évidemment, le type de situation que j’énonce plus haut est une tendance. Il existe heureusement des personnes qui se rendent compte que ce qu’elles demandent mérite salaire.

Cela étant dit, beaucoup de personnes me demandent quand même si elles devraient travailler gratuitement. Je leur réponds souvent qu’il existe deux situations où faire de la photographie gratuitement est acceptable.

Cela fait avancer votre porte-folio :

Je pense que c’est ce point qui vous fait passer de la partie « je me fais de l’expérience, même si c’est gratuit » à « Je ne prends plus que des contrats rémunérés ». Si vous sentez que vous avez des lacunes dans un domaine que souhaiteriez améliorer, prenez de contrats gratuits si vous pensez que ça vous donne de l’expérience et rempli votre porte-folio.

À un moment, je prenais quelques photos de concerts pour un blog de Toronto parce que je considérais que je n’étais pas assez bon. Cela m’a quand même donné accès à deux trois concerts cools comme Of Monsters and Men au moment où ils commençaient à être connut, ou à l’Igloofest. Je suis aujourd’hui confiant pour faire de la photographie de concert et demande une rémunération pour ce type de photographie.

Pour un peu de bénévolat :

Il est toujours possible d’offrir vos services pour une œuvre caritative par exemple à un diner/évènement pour une levée de fonds. Si l’un de vos amis a besoin d’un peu d’aide pour lancer son premier produit, rien n’empêche de lui donner un coup de main sur le visuel. J’ai souvent offert à des amis voulant lancer leurs cafés/restaurant mon aide en échange d’un café par exemple.

Et rendre un service ? 

Cela dépend du service : si je vous demande de venir peindre mon appartement gratuitement, vous viendrez le faire ? À ce niveau-là, c’est du cas par cas, pour moi si par exemple on me demande de faire des photos dans un autre pays, mais que l’on me paye le voyage/logement et nourriture, j’accepterais si la durée n’est pas trop longue (il faut compter le manque à gagner aussi !).

Pour certains, la rémunération doit être là quoiqu’il arrive. Gardez à l’esprit que travailler gratuitement peut avoir un effet négatif pour votre carrière sur le long terme et même sur l’industrie en général. Dans le « pire » des cas, il faut au moins essayer de privilégier les collaborations : par exemple avec des modèles qui ont besoin de porte-folios, tout comme vous.